
Sonny Rollins. À bout de souffle
Mort à 95 ans le 25 mai 2026, Sonny Rollins, le « Saxophone Colossus », avait un son, immédiatement reconnaissable. Il a porté à sa manière le combat pour les droits civiques, en transformant son expérience d’homme noir américain en forme musicale et en déclaration politique.
Ecoutez son solo de saxo ténor et sa voix grave. C’était en ouverture de l’émission Sonny Rollins, l’Ivresse de la solitude de France Musique

Mon premier choc avec Sonny Rollins remonte à 1977. J’achète The Cutting Edge, un album live enregistré au Montreux Jazz Festival en 1974. Disque pivot, il m’ouvre à son travail, à son œuvre entière. Depuis près d’un demi-siècle, il me suit : compagnon d’oreille, de sons, de temps. À chaque écoute, ce saxophone tient debout, parle, avance, résiste. Rollins faisait déjà entendre cela : un jazz qui pense en même temps qu’il souffle.
Né à Harlem en 1930, Sonny Rollins grandit dans un quartier noir traversé par une intense vie musicale, mais aussi par les humiliations de l’Amérique ségrégationniste. Il rêvait d’entrer au Cotton Club, lieu mythique où jouaient des artistes noirs mais où le public noir restait interdit d’accès. Ce paradoxe dit beaucoup de son époque : la musique noire admirée, les Noirs maintenus dehors.
En 1958, Rollins compose Freedom Suite, née de sa colère devant l’impossibilité de louer l’appartement de son choix. Sur la pochette de l’album, il écrit :
« L’Amérique est profondément enracinée dans la culture nègre… et pourtant le nègre est persécuté et opprimé. » Ce geste artistique, plus que politique de tribune, fit entendre la condition noire dans la trame même du son.
Rencontres, chute et résurrection
Sonny Rollins appartient à cette génération qui croise Charlie Parker, Miles Davis, John Coltrane, Thelonious Monk et Art Blakey Charlie Parker, Miles Davis, Thelonious Monk. Le génie est là, mais rode aussi la drogue et le chaos. Il finit arrêter pour détention de drogue avant d’entrer en cure à Lexington, dans le Kentucky.
« Je ne pense pas qu’il faille boire et se droguer pour jouer du bon jazz. » dira-t-il plus tard.
En 1959, Sonny Rollins se retire de la scène pour retrouver son souffle. Il monte alors sur le Williamsburg Bridge, à New York, et y joue seul pendant des heures. Cette retraite de deux ans donnera l’album The Bridge.
« J’ai brandi mon saxo et j’ai joué, m’unissant à cette symphonie, comme je l’aurais fait avec des musiciens, mais sans limites. Je pouvais hurler, plus fort que jamais. »
Le son Rollins
Il est immédiatement reconnaissable : robuste, lyrique, d’une grande liberté rythmique. Il joue avec la mélodie comme avec un matériau vivant, il la déplace, la reconstruit. Il a développé une manière très personnelle de faire du saxophone ténor une voix presque humaine, presque parlée. Son aura s’est aussi affirmée en France, où il a trouvé une écoute fidèle. En 2013, Henri Selmer Paris lui offre à Jazz in Marciac un saxophone spécialement fabriqué pour lui, gravé « Tenor Colossus » avec le numéro de série 750000. Paris et la France ont longtemps offert à Sonny Rollins un autre rapport au talent, au temps, à la résonance.
Retrouvez mon article sur le site de Grands Reporters : https://www.grands-reporters.com/sonny-rollins-ce-que-le-saxophone-colossus-laisse-au-jazz/
Le tribut de Sonny Rollins se compte en soixante albums et sept décennies de présence : il laisse une discographie et une éthique. Il laisse la trace d’un jazzman noir qui a transformé l’injustice en musique, et la musique en acte. Il était un colosse, il était un souffle noir.
Jean-Claude Djian
A écouter : Sonny Rollins, l’Ivresse de la solitude – Podcast en 10 épisodes – France Musique











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