Roxane Gouguenheim : l’art en tous sens

Roxane Gouguenheim galerie By Lara Setbon © Jean-Claude Djian

2026, un grand cru pour Roxane Gouguenheim. Son œuvre mûrie depuis des années prend toute son ampleur au Centre des arts et de la Culture de Meudon. L’exposition Eiche Homo déploie toiles grands formats, sculptures fragiles et silences habités dans un espace vaste qui libère enfin sa puissance.

Artefacts d’hiver

Ouvrir les temps sombres, février 2026, galerie By Lara Setbon, Paris. Lumière crue d’hiver sur murs blancs. Roxane Gouguenheim avance lentement. Brune aux longs cheveux, chemisier et pantalon noirs, visage pâle aux lèvres carmin, regard doux mais perçant. Voix claire, précise. Elle raconte.

« Ouvrir les temps sombres est un hommage à Men in Dark Times d’Hannah Arendt. Les temps sombres sont la période que nous traversons en ce moment et comment les ouvrir pour essayer de les penser de l’intérieur, à partir de la catastrophe, de ce qui est brisé pour potentiellement en sortir... Moi, en tant que plasticienne, ma place est de penser les formes. J’essaie de comprendre la manière dont s’articulait dans le monde ce qu’ils ont produit pendant cette période. »

Au centre de l’exposition, les toiles Men in Dark Times – clin d’œil au titre original des Vies politiques d’Hanna Arendt, philosophe juive allemande contrainte à l’exil face à la montée du nazisme. Dès l’entrée de la galerie, une grande toile noire, une roue jaune en son centre comme un astre captif. On avance devant unetoile au fond jaune ocre organique. Des formes noires et grises dansent. Dessous est écrit en yiddish. « Ceci n’est pas une aurore, c’est une déchirure dans le voile » symbolisant la traversée du voile pour comprendre. Même si le monde est toujours voilé.

Toiles Men in Dark Times © Roxane Gouguenheim

« Les toiles sont agrafées directement aux murs comme des peaux vivantes. Il n’y a plus de châssis. L’idée est de faire une peinture jaillissante, très rapide dans la nécessité et l’urgence. Si les temps deviennent sombres, on peut arracher la toile du mur, la rouler, la mettre sous le bras et partir. »

Des pieds en argile blanche et en savon sculptés à la main évoquent l’exil. Des jambes en plâtre, matières blessées, entre naissance et disparition. Cri 1, Rouge gris, fond gris s’ouvre une masse rouge brossée de manière heurtée, comme un cri visuel. « On peut y voir la substitution du drapeau de la république de Weimar par celui de l’Allemagne nazie. » souffle Roxane. Influencée par la pensée juive européenne post-Shoah, elle y confronte l’humanisme à son effondrement.

Eiche Homo de Goethe à Buchenwald

La Shoah (שואה : « catastrophe, anéantissement »), on la retrouve dans les œuvres présentées au Centre des arts et de la Culture de Meudon. L’exposition Eiche Homo dans cet espace aux vastes volumes libèrent les travaux plus imposants de l’artiste. Eiche Homo, toile centrale, figure le chêne de Goethe à Buchenwald, arbre planté au cœur du camp, survivant des flammes. On raconte que le philosophe venait méditer sous ses ombrages. Face à elle, Nachtfeuer (polyptyque de sept toiles) s’ouvre sur le dernier portrait de Walter Benjamin avant son suicide en 1940, se clôt sur une fleur de pavot symbolisant la morphine, et déploie au centre des toiles sombres de suie et fumée évoquant pogroms et incendies du XXe siècle. Les Hypostases (toiles monochromes noires) sondent effacements et résistances ; Les Parresias (bois brûlés sur châssis métalliques) évoquent la verticalité du chêne et un escabeau portant les « Mots primordiaux (orphiques) » de GoetheDämon, Tyche, Eros, Anankè, Elpis – tracent un parcours physique. Jambes en plâtre grandeur nature, installations fusionnant des textes hébreu/yiddish amplifient la symbolique de la Shoah. Rachel pleure, Judith tranche, Jacob boite, Abraham hésite : ces figures bibliques traversent l’œuvre, avec la Shoah en filigrane. Roxane trouve des repères chez des penseurs comme Hanna Arendt, Walter Benjamin, ou Emmanuel Levinas.

Chez Roxane Gouguenheim, l’art se voit, s’écoute, se respire. Il s’effleure autant qu’il interroge. Peintures, sculptures, textes, brûlures et silences se répondent. À Meudon, ses œuvres rassemblent les traces d’une mémoire blessée et la force d’un présent qui résiste. L’art en tous sens, chez elle, c’est un cri mêlé de douceur — un chemin où la matière pense, où l’émotion devient regard.

Jean-Claude Djian

Eiche Homo du 24 mars au 9 mai 2026 au Centre d’art et de culture de Meudon

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