
Le premier long métrage de Maja-Ajmia Yde Zellama révèle une cinéaste d’une grande sensibilité. Entre intimité familiale, foi et identité, Têtes brûlées explore, avec une justesse bouleversante, le deuil d’une adolescente au cœur d’une famille tunisienne installée à Bruxelles.
Une jeunesse belgo-tuniso-danoise
Née à Bruxelles d’une mère danoise et d’un père tunisien, Maja-Ajmia Yde Zellama a d’abord nourri l’envie de devenir journaliste avant d’être saisie par le désir de cinéma. Après un passage à l’Institut des Arts et Diffusion de Louvain la Neuve, elle intègre l’École supérieure des arts Saint-Luc de Bruxelles. C’est là, en fin de cursus, qu’elle réalise un court métrage abordant la question du deuil dans une famille maghrébine. Ce film attire l’attention de Nabil Ben Yadir réalisateur et producteur (réalisateurs de Les Barons et La Marche), qui repère la justesse et l’énergie singulières de son approche et l’encourage à développer ce projet en long métrage.
Une histoire entre deuil et foi
Têtes brûlées suit Eya, 12 ans, passionnée de rap et de danse, dont la vie tourne autour de son frère aîné et du cercle familial. L’interprétation de Safa Gharbaoui, jeune actrice non professionnelle frappe par sa pudeur et son énergie. Eya traverse le deuil entre colère rentrée, jeux d’enfance et rituels funéraires. La mère, submergée par les pleurs, et le père, digne dans le silence, campent les archétypes du chagrin, tandis que l’adolescente navigue entre amis, prières et remous intérieurs. Dans une scène puissante, Eya se joint aux hommes lors de l’enterrement, bravant les frontières du rite. La photographie, lumineuse, révèle une Belgique métissée où le deuil s’exprime entre larmes, foi, musique et gestes pudiques. La délicatesse de la mise en scène témoigne de la maturité de la réalisatrice pour diriger non-professionnels et techniciens.

Un film qui parle surtout à la diaspora
Entretien avec Maja-Ajmia Yde Zellama
« Berlin, ça a clairement changé ma vie. Après Berlin, le film a retenu de l’attention et s’est fait repérer par d’autres festivals et notamment dans différents pays arabes. Mais pour être honnête, il résonne de manière très différente dans les pays arabes que dans les pays européens. Je me rends compte que mon film, est un film européen, même s’il se déroule dans une famille musulmane d’origine tunisienne à Bruxelles.Je pense que c’est vraiment profondément un film qui parle surtout à la diaspora. Et je le sens aussi à travers le regard dans les pays arabes où il y a une certaine distance, où il y a des choses qui vont être moins comprises dans mon film. »
Évoquer la mort et la foi musulmane à travers le regard d’une enfant aurait pu condamner le projet au silence. Les thématiques, peu consensuelles, ont compliqué la recherche d’une production et, surtout, d’un distributeur en France – malgré une double mention spéciale du jury à la Berlinale et une avant-première saluée au Festival du film franco-arabe de Noisy-le-Sec. Grâce au soutien de Nabil Ben Yadir, Maja-Ajmia Yde Zellama a pu mener son film à terme, en s’appuyant sur des financements belges et l’appui de fonds internationaux.

Il y a des difficutés pour une femme d’origine maghrébine à faire un film
Entretien avec Maja-Ajmia Yde Zellama
« Bien sûr qu’il y a des difficultés pour une femme musulmane d’origine maghrébine à faire un film qui parle de l’islam et de la foi. Mais je pense que même si on y voit surtout les points négatifs, c’est avant tout une force. Et c’est ce que j’essai de mettre en avant. Même si on n’a pas encore de distributeur français, je ne me décourage pas du tout et je garde espoir parce que je sais à quel point mon film fait du bien à des personnes. Parce que le deuil, c’est universel. »
Le parcours de Maja-Ajmia Yde Zellama, marquée par une double culture, illustre le combat de toute une génération de femmes cinéastes issues de la diversité. Entre autodétermination, fragilité institutionnelle et manque de représentation, elle impose un cinéma sensible, frontal et sincère, où la notion de transmission – familiale, culturelle, religieuse – devient politique. L’esprit d’Eya, à la fois rebelle et tendre, fait des Têtes brûlées un film emblématique d’un renouveau du cinéma belge.
Avec Têtes brûlées, Maja Ajmia Zellama transforme la douleur adolescente en force poétique et collective. Elle signe une promesse vibrante pour le cinéma européen, en quête d’histoires qui réconcilient les différences et redonnent voix à la jeunesse multiculturelle. On lui souhaite de trouver un distributeur en France et de rencontrer sur nos écrans l’écho qu’il mérite, à la hauteur de sa justesse discrète.
Jean-Claude Djian
Prix et nominations du film Têtes brûlées
- Mention spéciale du jury international — Berlinale, section Génération
- Prix du public – Festival du Film Fest Gent de Gand (Belgique)
- Prix de la révélation féminine – Safa Gharbaoui – Festival des Migrations d’Agadir
- Prix de la révélation féminine – Safa Gharbaoui – FICBA (Argentine)
- Prix du jury – Festival de films d’Osnabrück
- Nominations dans 4 catégories – Festival du film des Ensors d’Ostende




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